Haiti Press Network | PRODEP, An Experience of Participative Development to be Followed (French)

Haiti Press Network | Published Jun 20, 2013

En 2004, l'Etat haïtien a lancé le Projet de Développement Communautaire Participatif (PRODEP). Le projet, inspiré d'un modèle de développement expérimenté au Brésil, fait intervenir directement les communautés dans le choix et l'exécution de leurs projets de développement. Huit ans plus tard, acteurs, bénéficiaires et observateurs font un bilan du PRODEP en Haïti. 

« Jamais je n’aurais pensé voir l’eau arriver ici ». Au cœur du morne surplombant la ville de Marigot, Orianthe Dénervil profite chaque jour de la fontaine placée à quelques mètres de la maison où elle vit avec son mari et ses cinq enfants. Cette femme de 50 ans ne tarit pas d’éloges sur cette installation qui a transformé son quotidien : « Avant, l’accès à l’eau était un réel problème pour nous. Il fallait que l’on traverse la ravine pour nous rendre à la source. Et avec les seaux à transporter, il nous arrivait de tomber, de nous blesser… Maintenant, on n’a plus besoin de stocker, de prévoir : l’eau est là, à notre portée tout le temps ».

Cette fontaine compte parmi les sept qui ont été construites sur la commune de Marigot dans le cadre d’un sous-projet du Projet de développement participatif (PRODEP).  

Développement participatif
Lancé par l'Etat haïtien à travers le Bureau de Monétisation des Programmes d'Aide au Développement (BMPAD) en 2004, le PRODEP a été financé par la Banque Mondiale à hauteur de 61 millions de dollars et exécuté par deux organisations internationales, le Centre d'Etudes et de Coopération Internationale (CECI) et la Fondation Panaméricaine de Développement  (PADF) dans les dix départements du pays. Le PRODEP devait renforcer les organisations communautaires de base (OCB), faciliter la cohésion sociale et réduire la pauvreté en construisant des infrastructures au sein de communautés majoritairement rurales. Fontaines publiques, centres de santé, routes, écoles ou encore radios communautaires, plus de 1,500 « sous-projets » ont été réalisés dans les dix départements du pays.  L’aménagement de la source Coterelle à Marigot et l’installation d’un réseau de canalisations pour alimenter les sept fontaines dans les mornes ont ainsi été réalisés en 2008 par des organisations de base (OCB) de la zone. 

Choisir en fonction des priorités de la zone
Cette stratégie vise à faire participer les communautés dans le choix et l'exécution de projets qu'ils estiment prioritaires pour améliorer leur quotidien. «Les OCB choisissent eux-mêmes leurs projets dont les mairies sont cosignataires. C'est l'Etat, de concert avec la société civile qui participe à cette activité, témoigne Jean Ronel Charles, membre d'OCB à Grand Gosier. Une fois le sous-projet approuvé par l'Etat, via le BMPAD, l'OCB bénéficie de 800.000 gourdes environ ($17.500 USD) pour sa mise en œuvre. Trois pour cent (3 %) de ce montant est prélevé pour les frais de gestion du CADEC (Conseil d’Appui au Développement Communautaire qui réunit, par commune, les OCB, notables et autorités). « Ce n'est pas une firme qui gère l'argent, mais plutôt les OCB, grâce aux formations reçues, » assure Jean-Ronel Charles.

Electrification de Marigot
A partir de 2011, pour renforcer l’implication des autorités locales, la Banque mondiale a décidé de financer des sous-projets dits « communaux », d’un montant de 2.300.000 gourdes ($55.000USD), exécutés par les mairies. C’est ainsi qu’à Marigot l’électrification de la zone de Savane-Dubois a été possible. Dans cette section communale en bord de mer, une ligne électrique étendue sur deux kilomètres permet à 150 familles de se brancher sur le réseau EDH.

Au milieu des bananeraies ravagées par les ouragans Isaac et Sandy, les habitants, qui ont pu s’acheter un compteur, ont désormais accès au courant 14 heures par jour, à horaires fixes. « Avant, certains d’entre nous proposaient de tirer un fil depuis la ligne principale, témoigne Marie-Carole, 26 ans, mais dès qu’on achetait et installait le fil, il était volé. Maintenant, nous avons de l’électricité de 2h de l’après-midi à 4h du matin. » Le maire de Marigot est fier de ce projet d’électrification et de l’évolution du projet PRODEP. « Avec le dirigeant du CADEC, il y a une vraie entente. Des projets concrets ont été réalisés conjointement entre la mairie et le CADEC.» Myrtil Midy Fifon, le maire de Marigot, sait que l’électrification de Savane-Dubois n’aurait pu être réalisée sans appui financier extérieur : « Nous, mairie, n’avons pas assez de ressources pour répondre aux besoins de la population. » 
Cohésion sociale
A Grand Boulage, section communale de Thomazeau, au sommet d'une colline rocailleuse, se dresse la nouvelle fierté de la communauté: le centre culturel.  « C'est le sacrifice, la participation de la communauté de Grand Boulage qui a porté le centre culturel à cette dimension. Si PRODEP a financé deux phases de ce projet, nous sommes fiers de dire que la communauté en a exécuté la troisième. » raconte Réginald, membre de l'OCB bénéficiaire du projet.

Après le financement d’un premier sous-projet, les OCB de la section ont proposé ensemble un deuxième sous-projet pour agrandir le centre qui sert aujourd’hui de refuge pour la communauté pendant les périodes de catastrophes naturelles. Il accueille aussi des formation pour les jeunes et autres activités communautaires.

A Marmirande, section communale de Thiotte, Lafleur Jean Noel, pasteur, témoigne : « Je suis de ceux-là qui savent comment étaient les choses autrefois, j'ai vu la misère des paysans, j’ai été témoin de leur calvaire. Maintenant on a de l'eau en abondance », déclare-t-il. « Les paysans arrosent leurs pépinières. Chez nombreux citoyens de Marmirande, vous verrez des carrés de laitue, de choux, de piments et d'autres légumes; tout ceci grâce au PRODEP ».

A Chantal, dans le sud, la mairie a exécuté un projet de 2.300.000 gourdes (55.000 USD) qui fait la fierté des habitants de la 2eme section communale de Duclair. «  Cette école fonctionnait depuis 40 ans à l'intérieur d'une église. Grâce au PRODEP nous avons maintenant un local standard,» reconnaît Pierre Jeannot Zéphir, directeur de l'établissement. Le nouveau bâtiment de six salles de classe et d'un bureau pour la direction vient enfin mettre un terme au calvaire des élèves qui partageaient une seule salle pour trois classes. 

Des organisations plus autonomes et plus efficaces
«Les organisations existaient auparavant, mais elles n'avaient pas de relations de proximité. Grâce au PRODEP, il y a des visites entre les sections, des échanges entre les OCB » constate Jean Saint Eloi, président du CADEC de Thomazeau. « Des gens qui n'avaient pas coutume de se côtoyer, se rencontrent maintenant et s’unissent pour accomplir des choses extraordinaires. », constate Archange Moïse, secrétaire du presbytère de Thomazeau et représentant des notables de la ville dans le CADEC. « Grâce aux formations reçues, les organisations sont capables d'écrire un projet, de faire un bilan et discuter avec des bailleurs » reconnaît fièrement un membre d'OCB de Thiotte. 

Un chemin parfois cahoteux…
Mais tous les sous-projets n’ont pas été des succès. Certains, dits « productifs », notamment des magasins communautaires lancés entre 2005 et 2010, n’ont pas atteint leurs objectifs.

A l’Asile, où le PRODEP a exécuté trente-six sous-projets, trois se sont avérés non fonctionnels : un cyber café à proximité de la place publique, une usine de traitement d'eau et un centre de transformation de fruits.

A Bainet, l’association de pêcheurs, a bénéficié de deux bateaux à moteurs de 15 pieds et de matériel de pêche. L'un des bateaux a disparu dans une intempérie. Son représentant, Saint-Fleur Louion soutient que cependant,  « avec le bateau qui reste, nous atteignons la haute mer. On arrive à faire plus de deux voyages par jour ce qui rapporte davantage de poissons pour la consommation. Une partie de l'argent rentré va au pêcheur, une autre partie rentre dans les fonds de l'association pour la réparation du matériel défectueux. » Cependant, malgré l'augmentation de la pêche, l’association ne parvient pas à réunir suffisamment de fonds pour se procurer un second bateau.

Shmid Jean Saint-Fort, le président du CADEC de Marigot reconnaît aussi l’existence d’autres faiblesses : « Le plus gros problème c’est quand il s’agit d’embaucher des gens comme main-d’œuvre. Ici, la population est très vulnérable et beaucoup veulent travailler. On ne peut pas satisfaire tout le monde. » Ceci identifié, Shmid explique que « plusieurs organisations de base s’unissent désormais pour réaliser un même sous-projet. Cela évite les dérapages, et la corruption ».

Malgré tout, le maire, les représentants du CADEC et les habitants de la commune voudraient voir le projet PRODEP perdurer car l’expérience leur est bénéfique. « Trop souvent, il n’y a pas d’harmonisation avec les ONG, » explique Myrtil Fifon, le maire de Marigot. « La PADF, avec le projet PRODEP, est une des seules organisations qui nous impliquent, nous autorités locales. » L’approche participative de PRODEP, plaît à l’élu qui souhaiterait également que la mairie profite davantage des formations dispensées par la PADF.

Apprendre à « faire le développement »
Après des débuts parfois difficiles, le PRODEP est parvenu à rapprocher communautés et autorités locales. Les CADEC sont devenus des acteurs d’importance dans la vie locale. Au moment des ouragans Isaac et Sandy, grâce aux liens établis entre organisations de base et mairies, la diffusion des informations a été plus rapide que par le passé et les personnes en difficulté ont été rapidement secourues. « De 2006 à nos jours, le PRODEP nous a beaucoup supporté par rapport aux carences de l'Etat dans la commune. Il nous a aidé à affronter nos handicaps et mieux atterrir » atteste l'actuel maire de Lasile.

Entre 2005 et 2012, les fonds du PRODEP, gérés par la PADF se sont élevés à 28 millions de dollars. 65 % de ces fonds ont été gérés directement par les organisations communautaires de base sous la supervision des CADEC et l’accompagnement des bureaux techniques de coordination (BTC) mis en place par la PADF. "Durant ces huit ans, le PRODEP a tissé un réseau interdépartemental que ses acteurs et bénéficiaires espèrent voir perdurer, même si le financement de la Banque Mondiale touche à sa fin, car comme le souligne Wilner Blanchard, Maire de Lasile (Nippes) « Le PRODEP ne nous a pas apporté le développement ; il nous a appris à faire le développement ».